Retour sur les échanges entre étudiants en histoire et Guillaume Mazeau autour de sa BD "Notre Révolution".
Par Camille Aguila (1re année de master histoire)
Valorisation, Formation, Vie de l'établissement
Le 20 novembre 2025 s’est déroulée, à la bibliothèque de l’UFR ARSH de l’UGA, une rencontre du cycle « À la rencontre de la Recherche » qui a pour but de familiariser les étudiants en histoire avec les pratiques de la recherche scientifique.
Le 20 novembre 2025 s’est déroulée, à la bibliothèque de l’UFR ARSH de l’UGA, une rencontre du cycle « Rencontre avec la recherche » qui a pour but de familiariser les étudiants en histoire avec les pratiques de la recherche scientifique, notamment à travers la discussion de travaux récents ou non et l’échange direct avec leurs auteurs.
Pour cette séance, l’invité était Guillaume Mazeau, historien reconnu de la Révolution française, maître de conférences à l’Université Paris I Panthéon-Sorbonne et membre du Centre d’histoire du XIXe siècle. Il est spécialiste des sensibilités politiques, des violences révolutionnaires, de la mémoire de la Révolution française et des manières dont les sociétés successives ont interprété, remodelé ou instrumentalisé cet événement fondateur. Son engagement dans plusieurs formes de médiation culturelle (collaborations avec des musées, applications numériques, théâtre, cinéma) témoigne également de son intérêt pour l’histoire publique et pour les modalités d’écriture et de transmission du savoir historique.
La rencontre portait sur sa bande dessinée Notre Révolution. De l’Ancien Régime à la Première République, parue en octobre 2025 dans la collection « Histoire dessinée de la France », dirigée par Sylvain Venayre.
Guillaume Mazeau a écrit le scénario, et les dessins ont été réalisés par Mathieu Dunhill et Jean-Paul Krassinsky. Cette BD, qui s’adresse à un public large, revisite l’histoire de la Révolution française en s’appuyant sur les avancées de la recherche, tout en adoptant les codes narratifs et graphiques propres à la bande dessinée. La séance a permis d’explorer la genèse de ce projet, les choix méthodologiques et scénaristiques qui l’ont guidé, les enjeux historiographiques liés à une écriture visuelle de l’histoire, ainsi que les réflexions plus générales de Guillaume Mazeau sur les usages du passé, la circulation des récits historiques et la place de l’historien dans l’espace public d’aujourd'hui.
L’entretien a débuté par une présentation du parcours de Guillaume Mazeau, qui a d’abord rappelé les grandes lignes de ses travaux antérieurs. Historien de la Révolution française, il s’est fait connaître par son étude de l’assassinat de Jean-Paul Marat par Charlotte Corday dans Le bain de l’histoire (2009), ouvrage dans lequel il analyse l’événement de 1793, mais aussi les multiples reconfigurations mémorielles que cet épisode a connu jusqu’à nos jours. Ce premier exemple montre l’intérêt de l’auteur pour la manière dont l’histoire et la mémoire s’entremêlent, et comment les représentations contemporaines influencent les interprétations du passé. Cette approche l’a conduit à s’intéresser aux usages politiques de la Révolution, à ses appropriations dans les débats actuels et aux formes variées de sa transmission.
Guillaume Mazeau a ensuite insisté sur la diversité des lieux où il exerce aujourd’hui son métier d’historien. Il travaille régulièrement avec des musées, tels que le musée Carnavalet ou le musée de la Révolution française à Vizille. Il participe aussi à des projets théâtraux comme la pièce Ça ira (1), Fin de Louis (2016) de Joël Pommerat, ou encore intervient comme conseiller historique dans des productions audiovisuelles. Des formats plus interactifs, comme l’application « Parcours Révolution » destinée à découvrir les lieux révolutionnaires de Paris, illustrent aussi son intérêt croissant pour l’histoire publique et l’expérimentation de nouvelles formes de médiation. Pour lui, ces espaces permettent d’observer ce que les publics retiennent de la Révolution, comment ils la perçoivent, et quelles questions reviennent le plus fréquemment. Il y voit une manière d’affiner sa propre compréhension des enjeux mémoriels et des attentes sociales en matière d’histoire.
La question du choix de la bande dessinée comme support de recherche et de diffusion a occupé une part importante de l’entretien. Guillaume Mazeau a expliqué que ce choix s’inscrit dans un contexte marqué par une forte « bataille culturelle » autour de la Révolution française. Certaines mouvances politiques, notamment à l’extrême droite, investissent activement ce terrain, produisant des récits simplifiés, voire parfois révisionnistes, notamment dans le cas du parc du Puy du Fou ou des interprétations des massacres en Vendée assimilés à un génocide. Selon lui, ces discours occupent aujourd’hui une place considérable dans les imaginaires collectifs, en particulier parce qu’ils mobilisent des supports accessibles et attractifs. Face à ce phénomène, il estime nécessaire que les historiens s’approprient également des formats populaires afin de proposer des récits fondés sur la rigueur scientifique, sans pour autant renoncer à la lisibilité et à la narration.
Il a ensuite détaillé la manière dont il a abordé l’écriture de Notre Révolution. La BD repose sur un dispositif narratif original mettant en scène trois personnages : Charlotte Corday, Jean-Paul Marat et une jeune Française d’origine haïtienne de l’époque contemporaine, projetée dans le Paris révolutionnaire après avoir découvert un document lié à l’indépendance d’Haïti. Ce choix permet d’articuler différentes temporalités, d’établir un lien direct entre les enjeux de la Révolution française et ceux de l’histoire coloniale, et de proposer un récit qui ne se limite pas aux grandes figures habituellement mises en avant. Guillaume Mazeau souligne que cette pluralité narrative reflète l’hétérogénéité des expériences révolutionnaires et la diversité des mondes sociaux qui y ont participé. Le choix d’inscrire l’histoire de la Révolution dans un cadre global, incluant Haïti, s’inscrit aussi dans les orientations récentes de la recherche, qui tend à revisiter les frontières traditionnelles entre histoire nationale et histoire globale.
L’auteur a insisté sur le fait que la bande dessinée lui permettait de représenter visuellement des situations historiques complexes, en introduisant des éléments humoristiques ou distanciés qui contribuent à désamorcer la violence tout en la rendant intelligible. Il a évoqué notamment les scènes de dialogue entre Marat et Corday, présentés parfois dans des postures décalées qui offrent un regard critique sur la monumentalisation habituelle de ces figures. Le médium permet aussi de mieux appréhender la temporalité accélérée de la Révolution, sa densité et le caractère parfois chaotique des événements, grâce à des choix graphiques spécifiques comme l’enchaînement rapide des cases, l’utilisation du mouvement, ou certaines références à la culture populaire contemporaine.
Une partie de la rencontre a été consacrée aux relations entre histoire et médias contemporains. Guillaume Mazeau a fait part de ses réflexions sur les réseaux sociaux, dont il a pu constater l’efficacité pour diffuser rapidement du contenu, mais aussi les limites en termes de nuance, de discussion et de temporalité. Selon lui, le rythme propre à ces plateformes est peu compatible avec le travail de l’historien, qui repose sur la durée, le doute et la construction d’une démonstration qui se veut nécessairement lente. Il a également évoqué son expérience dans des productions audiovisuelles de grande ampleur, dont la série Apple TV Franklin (2024). Bien que cette collaboration lui ait permis de découvrir le fonctionnement de l’industrie cinématographique américaine, il a regretté le peu de considération réellement accordée au regard historien dans le processus créatif, ce qui illustre la tension existante entre création artistique et exigence scientifique.
Enfin, plusieurs questions ont porté sur la place accordée aux acteurs anonymes dans la bande dessinée. Guillaume Mazeau a expliqué que, s’il n’écarte pas les figures connues, il reste soucieux de proposer une histoire qui s’intéresse aussi à celles et ceux qui sont moins visibles dans la mémoire collective. Les anonymes, les femmes, les gens des colonies ou encore les acteurs ordinaires de la vie révolutionnaire y tiennent une place importante. La BD devient ainsi un moyen d’ouvrir le récit à une pluralité de voix, reflet fidèle de la complexité de la Révolution française.
L’entretien avec Guillaume Mazeau a permis de saisir plusieurs aspects essentiels de sa démarche. D’une part, il revendique une volonté de renouveler l’écriture de l’histoire en explorant des formats qui ne sont pas traditionnellement associés à la recherche universitaire, mais qui lui semblent adaptés pour diffuser une histoire rigoureuse auprès d’un public élargi. D’autre part, il insiste sur le fait que la bande dessinée n’est pas seulement un moyen pédagogique, mais aussi un espace d’expérimentation narrative où l’on peut représenter des situations, des émotions et des rapports sociaux d’une manière que le texte seul ne permet pas toujours. La rencontre a montré que ce médium exige de l’historien une réflexion approfondie sur la hiérarchie des informations, la cohérence narrative, les choix de représentation et le rapport constant entre fidélité au passé et nécessité de rendre lisible une époque particulièrement dense.
L’échange a également mis en évidence que la diffusion de l’histoire dans l’espace public constitue pour Guillaume Mazeau une dimension essentielle du métier d’historien. Loin de se limiter aux cercles académiques, il considère que l’historien doit participer aux débats contemporains, notamment lorsque la mémoire du passé est mobilisée pour justifier des positions politiques ou idéologiques.
Enfin, il apparaît clairement que la BD Notre Révolution s’inscrit dans un projet plus large, celui de proposer une histoire plurielle, consciente de ses enjeux sociaux, attentive aux voix moins audibles et inscrite dans un dialogue constant entre mémoire, recherche et récits collectifs.
Article de Camille Aguila
M1 Histoire, parcours Histoire, Cultures, Politique, Échanges internationaux
Mis à jour le 24 juin 2026