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Réflexion sur l'incendie de Notre Dame de Paris

le 16 avril 2018
Par Gilles Bertrand, professeur d'histoire moderne à l'Université Grenoble Alpes

L'incendie de Notre-Dame de Paris a réveillé une conscience qui dort en chacun de nous, et que le quotidien marqué par une incroyable vitesse de l’information tend à effacer.
Il a réveillé des forces enfouies, celles que donne la présence du passé à travers des monuments familiers dans lesquels l’histoire s’est comme incrustée. Notre-Dame est l’un de ces monuments, auprès desquels on passe sans même s’apercevoir de l’importance qu’ils ont pour nous, pour toute une communauté qui ne se limite ni à une foi, ni à une nation, mais qui a quelque chose d’universel.

Il y a bien sûr l’instant spectaculaire d'un incendie. L’histoire malheureusement en a donné de nombreux exemples, parfois fixés dans des images obsédantes comme l’incendie de l’église San Marcuola à Venise le 28 novembre 1789 peint par Francesco Guardi, comme les écroulements de villes (les tremblements de terre de Lisbonne en 1755, de Messine en 1783 et en 1908…). Ces événements nous marquent parce qu’ils touchent le coeur de ces espaces hautement civilisés que sont les villes, qui par définition rassemblent les individus: et le choc s’accroît lorsqu’il s’agit de capitales. Pour avoir vu brûler en janvier 1972 la cathédrale de Nantes, qui affecta durablement les Nantais, je mesure la nuance. On se souvient aussi de l’effet produit par l’écroulement des deux tours jumelles de New York le 11 septembre 2001.

Avec Notre-Dame de Paris on sent bien que c’est un pays tout entier qui est touché, à la fois dans ce qui rassemble entre eux ses habitants et dans ce qu’il dit de lui-même au reste du monde: Notre-Dame en ce sens appartient bel et bien à tous, provinciaux et parisiens, français et étrangers. Comme d’autres cathédrales, elle fut un temps le signe d’un monde ancien, que la Révolution française ne ménagea pas plus que les siècles précédents tant était grand le mépris du gothique à cette époque. Un effet de ce mépris se remarque encore dans l’usage qu’en fit le peintre Jacques-Louis David pour la représentation du Sacre de Napoléon Ier en 1805. Mais le XIXe siècle l’a en quelque sorte réapprivoisé, Hugo aidant (1831). Les romantiques nous l’ont fait aimer. La montée d’une conscience patrimoniale dans les dernières décennies du XVIIIe siècle avait préparé le chemin. Viollet-le-Duc et les autres restaurateurs du XIXe siècle ont achevé le travail.

Notre-Dame de Paris est alors devenue un signe de ce qui unit le pays, dans ce qu’il a de meilleur : le goût pour l’élancement des flèches, l’admiration pour la charpente qui dit le monde végétal, une sorte de nature domestiquée (la fameuse » forêt ») au coeur de la cité grouillante, l’asile où l’oeil et l’esprit se reposent, où ils peuvent monter hors du corps qui les porte. Georges Duby a magnifiquement décrit ce long temps des cathédrales dans un ouvrage paru en 1976 (Le Temps des cathédrales. L'Art et la société (980-1420).

On peut cueillir dans l’embrasement de Notre-Dame de Paris de nombreux symboles. Pour l’historien, c’est l’occasion d’observer la force des présences qui durent. De méditer sur les héritages, sur la longue histoire qui nous les a confiés. Comme Palmyre à l’assaut duquel l’Etat islamique entreprit son oeuvre de destruction aveugle il y a peu, Notre-Dame en ruines nous laisse le goût amer d’un passé qui se dérobe. Cela nous renvoie aux cahots de l’histoire, à ses recommencements, à ses violences qui nous rendent impuissants. Aux espoirs de résurrection qui n’empêchent pas de vivre le traumatisme de la rupture et de la mort, tant on sait qu’une reconstruction prend du temps (et ne restituera jamais exactement ce qui a été perdu).

Gilles Bertrand

16 avril 2019

Mis à jour le  23 avril 2019